L’Envolante : de Jérôme Bosch à Peire Cardenal

Lors des Médiévales de Provins, la compagnie L’Envolante est venue présenter L’Erre des Tourmenteurs, un spectacle mêlant théâtre, musique et chant. A cette occasion, nous avons rencontré Lionel Alès, Stéphane Catteau et Mathieu Pignol pour parler de ce spectacle et de leur compagnie.

L’Envolante est née il y a maintenant six, avec un premier spectacle intitulé Les lectures bruitées, comme nous le raconte Lionel : « La compagnie est l’émanation d’une comédienne et metteure en scène, Marie Aubert, qui en est à l’origine. Elle s’est créée à la base autour d’un spectacle jeune public qui s’appelle Les lectures bruitées, sur le principe d’un album jeunesse destiné aux enfants avec Stéphane qui s’occupe du bruitage et Marie, la comédienne, qui lit ces livres avec un principe de proximité ».

Contrairement aux autres compagnies présentes lors des Médiévales, les fêtes historiques ne constituent qu’une petite partie de l’activité de la compagnie. « La compagnie porte un sous-titre ‘Théâtre et sons’. C’est un peu la marque de fabrique qu’a voulu donner Marie Aubert. Il y a ce volet historique mais il y a aussi tout un volet en direction du jeune public. Il y a des spectacles adultes, comme une création contemporaine d’un auteur vivant, Rémi De Vos, qui aborde le sujet du fascisme ordinaire au sein d’un couple et qui revisite le trio femme/mari/amant. Pour ce spectacle, Marie a fait appel à un metteur en scène de Franche-Comté, Christophe Vincent. Il y a aussi des choses autour de la poésie, Les Yeux d’Elsa, qui mêle la danse, la lecture de poésie, la musique ».

Dans L’Erre des Tourmenteurs,  L’Envolante fait se rencontrer l’univers du peintre Jérôme Bosch, avec les chants en occitan du troubadour Peire Cardenal, sur des compositions originales signées Mathieu Pignol. Stéphane nous raconte l’origine de ce projet : « En fait, cela date d’avant L’Envolante. C’est quelque chose que j’avais créé avec des camarades, il y a une vingtaine d’années. On était alors complètement amateur. On avait fait quelques fêtes, notamment celles du Roi de l’Oiseau au Puy-en-Velay. Puis, finalement, c’est parti dans des caves, des placards, des greniers ». Plus tard, Jean-Louis Roqueplan, le metteur en scène des Fêtes du Roi de l’Oiseau, est revenu vers Stéphane pour lui demander s’il avait gardé les costumes. « J’ai à peu près tout retrouvé, alors j’ai contacté quelques personnages. On a remonté cette histoire, de manière totalement différente. On y a ajouté du théâtre pour la partie de Lionel, et pour notre partie, de la musique. Finalement, ça n’a pas été prêt pour la fête du Roi de l’Oiseau l’année de la peinture. Cela nous a laissé le temps de bien travailler et finalement de faire le festival de Pontoise l’année d’après, et d’avoir de nouvelles pistes. Ensuite, c’est Marie qui a chapoté ce projet, qui l’a produit ». « Et qui l’a mis en scène », précise Lionel.

Ce dernier nous raconte l’histoire du spectacle. « Le spectacle s’appuie sur l’univers du peintre Jérôme Bosch. Très fantasmagorique, des visions d’enfer, des monstres… Il a longtemps été oublié, puis a été remis au goût du jour par les surréalistes, ce qui n’est pas étonnant. L’idée était de puiser dans ces personnages, comme s’ils sortaient des tableaux. Il y a énormément de mendiant dans les tableaux et croquis qu’a pu faire Bosch. On a donc reproduit un mendiant et on est parti sur l’idée que ce mendiant était tourmenté. Les personnages, qui sont joués par les copains, sont ces tourmenteurs. On ne sait pas très bien qui ils sont, on préfère laisser à la libre interprétation de chacun. Dans le spectacle, le mendiant erre avec sa jambe en putréfaction, avec ses béquilles. On ne le comprend pas, il parle un langage imaginaire, un grommelo, une langue sortie de nulle part. Il est accompagné par ces quatre tourmenteurs, tous sortis du tableau. On ne sait pas trop s’ils sont amis, s’ils le protègent, s’ils l’accablent ».

Dans les rues de Provins, sur le chemin qui mène à la Collégiale Saint-Quiriace, L’Envolante s’est élancée, telle une procession d’étranges créatures. Sur leur passage, le public s’arrête, d’autres reculent. C’est d’abord leur présence visuelle qui interpelle. Toute personne connaissant un tant soit peu l’univers de Bosch se retrouve happée en reconnaissant immédiatement les figures étranges et monstrueuses sorties tout droit des tableaux du peintre.

« A un moment, il y a un brancard avec une sorte de totem, un personnage qui est aussi tiré d’un tableau de Jérôme Bosch. Alors là, on peut imaginer, en tout cas, c’est ce que je me raconte, que c’est peut-être la mue de ce personnage qui est restée là, que les personnages autour vont surveiller. Il va essayer d’attraper une gourde qui est accrochée au cou de cette mue, et elle devient l’objet de tout un jeu théâtral entre ces monstres et lui. Finalement, il arrive à la récupérer et avec elle, il va retrouver l’usage de la langue, il va reparler, il va retrouver son statut d’homme et remarcher. De fait, il va la proposer aux autres personnages. Si cela a marché pour lui, il va redonner une forme humaine aux quatre monstres tirés des tableaux. Petit à petit, il y a une tombée de masques, qui révèlent des hommes. Avec l’usage de la langue, de la parole, et dans le prolongement, du chant, on attrape sous ce totem un instrument qui s’appelle le laúd, un instrument à cordes. Surgit alors le chant d’un troubadour qui s’appelle Peire Cardenal. Il est né au Puy-en-Velay, la région d’où on vient, et dont les paroles sont vraiment très fortes ». Sur son site, L’Envolante a mis en ligne plusieurs textes de Peire Cardenal, traduit de l’occitan médiéval, qui permettent de découvrir le travail engagé et puissant du troubadour.

Quand on les questionne pour savoir comment est né, pour eux, l’association entre le peintre Jérôme Bosch et le troubadour Peire Cardenal, Lionel nous raconte : « C’est une évidence puisque l’un et l’autre sont très croyants. Bosch a fait des visions d’horreur, de l’enfer, mais c’était quelqu’un de très pieux. C’est pareil pour Peire Cardenal. Il écrit à Dieu, il lui parle, il s’adresse à lui en lui disant ‘Moi, je n’ai rien, pourquoi les puissants ont tout ? Ils maltraitent les gens. Moi, je n’ai rien, je ne laisserais que ce que tu m’as donné, mon âme et ma simplicité d’homme’. C’est pétri d’humanisme, déjà avant l’heure. Bosch et Cardenal partagent quelque chose autour de la foi, de l’humanité ».

Pour sa création, L’Erre des Tourmenteurs puise aussi dans les parades carnavalesques. « On fait aussi ce pont avec des hommes masqués qui soudain enlèvent leurs masques. Le carnaval, c’était le monde à l’envers : le riche devient le pauvre, le pauvre devient le riche. Là, l’enfer vient sur Terre et inversement. On peut faire plein de ponts, plein de lectures possibles pour ceux qui veulent s’y intéresser ».

 

Pour ce spectacle, Mathieu Pignol a composé la musique. A son tour, il nous raconte la manière dont s’est constitué l’univers musical de L’Erre des Tourmenteurs. « Dans les instruments que l’on utilise, il y a un laúd, qui est un instrument arabo-andalou. Cela apporte un côté un peu oriental. Il y a aussi une darbouka et un tambour. Moi, je joue de la vielle à roue à manche. C’est un instrument très particulier, il n’y en a pas beaucoup. C’est un luthier ardéchois qui a cru l’inventer, puis après, un luthier espagnol lui a envoyé des tableaux du Xe siècle, où l’on voyait une vielle à roue à manche. C’est comme une vielle à roue, sans le système de clavier, on actionne les cordes avec les doigts, comme sur un violon. Ensuite, on a une manivelle qui fait fonctionner la roue qui frotte sur ces cordes. On a totalement perdu la trace de cet instrument. J’ai composé la plupart des musiques avec cet instrument. Cela donne quelque chose d’assez solaire, lancinant, qui amène à la transe. Pour les influences musicales, on mélange la musique médiévale, orientale, et des choses un peu plus contemporaines. Il y a une énergie un peu rock ».

A  l’écoute des morceaux du spectacle, on est en effet surpris par l’énergie très moderne qui s’en dégage. La darbouka, cette percussion arabe au son très reconnaissable, apporte du rythme et de la chaleur. Les influences sont multiples et s’entrecroisent, jusqu’à comprendre aisément la « transe » dont parle Mathieu. « Je pense que c’est important de mélanger les influences, de se nourrir de tout ce qui se passe autour. Cela me parlait beaucoup, par rapport à l’univers de Bosch. Il y a ce même côté transe, un peu étonnant, fantastique. Tout ce mélange d’influences apporte ça aussi. Le côté un peu plus rock convient bien aux textes de Cardenal ». Les chants sont en occitan. C’est Didier Perre qui les a conseillé sur la langue occitane, afin qu’ils soient en mesure de le prononcer de la manière la plus juste. « C’est une langue qu’on ne pratique pas. L’occitan qui est chanté là, c’est l’équivalent du vieux français » précise Lionel.

A Provins, le format de ce spectacle était plus ou moins inédit. A l’origine, L’Erre des Tourmenteurs est un spectacle fixe. Pour ces 35èmes Médiévales, la demande leur a été faite de l’adapter en déambulation, quelques jours avant l’événement. « On a pris le parti de faire de la déambulation en musique, mais en conservant l’idée du masque. Il y a deux musiciens masqués et deux autres démasqués, et puis Lionel, en mendiant. Finalement, dans la contrainte, on trouve des choses à faire. Ce n’est pas mauvais en soi. Cela fait juste un peu peur au début, et puis demain, on va en rigoler » raconte Stéphane.

Les costumes ont été pensés et réalisés par Stéphane, et Laurent, l’un de ses amis, à la fin des années 90. Lionel et Stéphane se sont attelés à la confection du brancard. « On aime à se définir comme des artistes-artisans. On fait tout, on fabrique nos décors, on répète les spectacles, on fait les fiches de paie. On est partout, mais c’est heureux parce que ce n’est jamais répétitif ». Stéphane renchérit : « C’est heureux… J’aime bien ce terme là ! C’est comme le fait de faire plusieurs choses. Mathieu a des groupes de musique, Lionel écrit, fait de la mise en scène et joue dans ses pièces, moi aussi. On fait tous des choses à droite, à gauche. On n’a pas le temps de s’ennuyer. Des fois, dans une semaine, on fait trois choses différentes ».

L’Envolante tient à cette polyvalence et à cette pluridisciplinarité qui leur permettent de faire leur métier, en jonglant d’un domaine à un autre, comme l’explique Lionel : « Je pense qu’il y a aussi la réalité de l’endroit où l’on vit. On vient de province, au sud de l’Auvergne. Qui dit milieu rural, dit souvent qu’il est difficile de jouer le même spectacle cinq soirs consécutifs. Il faut vraiment avoir des propositions variées. Cette pluridisciplinarité nous permet de fait de vivre décemment de notre métier de comédien, de musiciens ». Stéphane insiste ensuite sur un autre point : « Ce qui est important, c’est qu’on est autonome. On a tout le matériel nécessaire. On ne joue pas nécessairement dans des théâtres. On joue dans des salles des fêtes, dans des écoles, dans des crèches, selon ce qu’on nous propose. On tient à cette autonomie, sinon, des fois, on ne pourrait probablement pas jouer ». Et Lionel de renchérir : « Il faut pouvoir voyager, aller ailleurs ou proposer d’autres choses ».

A Provins, L’Envolante se confronte de nouveau à la rue, ce milieu qu’ils apprécient, malgré les contraintes et incertitudes qui lui sont inhérentes. Stéphane souligne : « Quand tu joues en théâtre, les gens viennent pour ça. Dans la rue, le public vient, repart, est remplacé. Il n’est pas toujours encadré, il arrive, il regarde, il est curieux ou pas, selon ce qui lui plait. Il va et vient ». Lionel nous raconte une anecdote : « Le public réagit. Il y a trois ans, on était ici, et on a eu le droit à un selfie. Tu es en pleine déambulation, tu dois être assez bienveillant, mais vigilant, toujours en éveil ». Le lendemain de cette interview, en suivant leur déambulation, on s’étonne en effet des spectateurs qui s’immiscent dans les rangs de la déambulation, arrêtant presque la procession, pour prendre une photo avec l’un des artistes. Et pourtant, rien ne bouge… Le spectacle suit son cours, comme si de rien n’était. Aucun ne brise la bulle du spectacle, chacun demeure dans son rôle. Lionel reconnait le côte « vivant, avec une éphémérité, quelque chose d’unique ». Stéphane complète : « C’est la rue. Ce n’est jamais pareil. Selon le lieu, l’acoustique, tout est différent, et toujours lié aux gens qui passent. C’est quelque chose que j’aime beaucoup, il y a toujours une part de risque. On sait que ce ne sera jamais comme la fois précédente. Jouer dans un théâtre, ce n’est pas toujours confortable, mais il y a un cadre. Dans la rue, il n’y en a pas, et ça m’amuse beaucoup. C’est aléatoire tout le temps ».

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