Ibrahim Hassan, le vertigineux danseur Tanoura…

Il y a trois ans, à l’occasion des Médiévales de Bayeux, nous découvrions, tant émus qu’hagards, le travail de la compagnie Tornals, accompagnée du danseur Tanoura Ibrahim Hassan. Le week-end dernier, pour la 32ème édition des Médiévales, c’est avec un enthousiasme non dissimulé que nous attendions le retour de ce grand danseur égyptien. Entouré d’une équipe de musiciens quasiment entièrement renouvelée, Ibrahim Hassan a de nouveau rayonné sur le sol normand. A cette occasion, il nous a raconté sa Tanoura…

Le parcours d’Ibrahim commence par la danse folklorique, en Egypte, alors qu’il n’a que dix-sept ans. « On voulait partir avec l’équipe nationale d’Egypte pour voyager à l’étranger, mais il nous manquait un danseur Tanoura. Alors, je me suis présenté. Ils m’ont donné trois mois pour essayer, et j’ai réussi ! A ce moment là, ce n’était pas vraiment pour l’amour des derviches tourneurs. Quand je suis rentré dedans, j’ai commencé à m’y intéresser petit à petit. Je me suis intéressé à la danse, ce qu’elle veut dire, ce qu’elle raconte, à ce que chaque geste signifie. Au fil du temps, j’ai commencé à faire ma Tanoura à moi ».

Proche de celle des derviches tourneurs, la Tanoura est une danse rotative captivante et extrêmement impressionnante. Lorsqu’Ibrahim s’élance, nul ne s’attend à ce qui va suivre. Sa danse est si intense et bouleversante qu’il nous est impossible d’estimer sa durée. Ibrahim crée un espace-temps qui lui est propre. Nous sommes happés par ses circonvolutions, incapables de le lâcher des yeux, attentifs à ses moindres mouvements. Ibrahim ouvre les portes d’un autre monde, et nous invite à le rejoindre dans sa transe. Son art ne peut laisser indifférent. Plus qu’un spectacle, découvrir Ibrahim danser est une expérience, quelque chose de puissant, qui nous saisit, nous parle, nous bouleverse, nous questionne…

« Jusqu’aux années 80, on pensait que la Tanoura se transmettait de famille en famille. Après, on a compris qu’en réalité, il fallait juste en avoir envie. L’important est que le corps et le cœur suivent. La Tanoura dure assez longtemps, il faut que le corps ait une bonne condition physique pour l’accepter. Le cœur doit suivre, pour pouvoir donner pendant tout ce temps ».

Ibrahim nous explique ensuite ce qu’il raconte, lorsqu’il danse la Tanoura. « En fait, elle raconte la création. Il y a la création des étoiles, avec les différentes boites que je présente au début. J’essaye de créer différents motifs pour raconter cette histoire. Ensuite, la danse avec les voiles fait référence au vent, à l’air. Après, il y a la Terre et le Soleil qui sont représentés par les deux robes que je porte. Quand les robes s’espacent, je raconte la séparation du Soleil et de la Terre. Elles commencent à travailler ensemble jusqu’au moment où arrive la naissance de l’être humain, représentée par un bébé que je porte dans mes bras. A partir de cette naissance, l’Homme commence à vivre. Et quand on vit, il y a tout, il y a la joie, la tristesse, la nervosité, notre colère intérieure et extérieure. Je ne peux pas dire ce que je fais à ce moment là, parce que c’est un instant très particulier entre les musiciens, le public et moi. C’est un vrai moment d’échange d’énergie. Ce n’est pas toujours pareil. Des fois, c’est très fort, ou au contraire plutôt calme. Ensuite, il y a le dégagement de tout ça. C’est le moment où je crie. Quand je crie, je dégage toutes ces émotions. Je crie, et c’est le moment où je ne peux pas donner plus, j’arrête. La danse continue alors plus doucement, jusqu’au moment où l’Homme, représenté par moi, part de la Terre, et alors, celle-ci reste au-dessus de nos têtes. C’est l’histoire que j’aimerai bien dire, mais la plupart du temps, je ne le raconte pas. Je laisse la personne devant moi imaginer ce qu’elle veut. Les spectateurs entrent avec moi, mais ensuite, c’est leur imagination qui fait le reste ».

Sur la musique médiévale de Tornals, agrémentée de quelques chants, Ibrahim continue de tourner. L’instant a quelque chose d’irréel, d’électrique, comme s’il nous maintenait sous tension. Il virevolte tel une toupie sur son axe, dans une course haletante qui nous laisse le souffle court.

Ibrahim le précise, son costume est unique, fait par ses soins et ceux d’Alice, sa femme. « Ces deux robes sont une création unique. On fait tout à la main, les motifs sont très personnels. Depuis que j’ai commencé, chaque motif veut dire quelque chose. Maintenant, les gens les copient, mais il n’y a que ma femme et moi qui savons réellement ce que cela signifie. J’aime le dire, parce que parfois, ça me fait un peu mal au cœur de les voir repris par d’autres danseurs… A chaque fois que j’invente un nouveau motif, quelques semaines après, avec Internet, il est copié partout. Pourtant, ça me tient vraiment à cœur. A certains endroits, ce sont les noms de mes enfants, par exemple. Certains les copient, sans même savoir de quoi il s’agit ! Certains ont copié le prénom de ma femme, en pensant que c’était un dessin ».

« Pendant longtemps, en Egypte, la Tanoura a été bloquée dans un seul endroit au Caire jusque dans les années 80. Dans les années 80, on a de nouveau posé les yeux dessus, en partie grâce à la montée tourisme. Pendant longtemps, les gens ont pensé qu’il n’y avait que les Turcs qui tournaient, sauf qu’en réalité, c’est le cas dans tout le Moyen-Orient, en Turquie, en Egypte, en Irak, au Maroc. Le côté « tourneur » existe depuis très longtemps. On en voit, sur les murs, en Egypte, en Inde, en Afrique. Tourner, cela a toujours été une manière de dégager quelque chose. En Afrique, autour du feu, les gens tournent. C’est une manière de dégager ce qu’ils vivent au quotidien. Dans n’importe quelle fête, regardez bien, les gens se mettent facilement à tourner. Un enfant, quand il joue, il tourne. On ne peut pas dire quand les gens ont commencé à tourner. Il y a des livres qui ont été écrits sur ce sujet là, des livres que l’on dit religieux ou philosophiques. Pour moi, c’est une philosophie, plus qu’autre chose. Dans la religion musulmane, ça n’existait pas de tourner pour Dieu. C’est vraiment pour faire sortir ce que l’on a, à l’intérieur de nous-mêmes ».

En France, si les derviches tourneurs génèrent des images précises dans l’esprit des gens, peu connaissent la Tanoura. Ibrahim nous raconte leur différence : « Les derviches tourneurs sont liés à une philosophie que l’on approche par le soufisme et la religion. Sauf que, dans la religion musulmane, tourner pour Dieu, cela n’existait pas ! Les plus grands soufis, les plus connus, n’ont jamais tourné dans leur vie. Tout s’est mélangé avec le temps, cette idée est venue bien après. Pour moi, c’est vraiment un partage d’énergie intérieure. Cela peut être collectif comme personnel. C’est ce moment qui prend tout le monde, musiciens, danseur, spectateurs. Dans la Tanoura, il y a aussi plus de couleurs, d’amusement. Il y a plus de vie ».

Lorsque l’on observe Ibrahim tourner, se pose tout naturellement la question de savoir comment l’artiste peut-il arriver à une performance d’un tel niveau. « La Tanoura, c’est très physique. C’est comme quelqu’un qui court pendant vingt ou vingt-cinq minutes. Quand je danse, je veux que la personne devant moi ait l’impression que c’est facile. Quand on essaye, on comprend vite que ce n’est pas si simple que ça ! C’est là qu’arrive le rôle du danseur et de son expérience. Il y a aussi le poids de la robe : les miennes font entre dix-huit et vingt kilos. Avec tout le costume, j’ai vingt-trois kilos sur moi. Je ne me prépare pas, jamais. Les deux, trois secondes avant de commencer, je souffle, mais ensuite, je ne sais jamais ce qu’il va se passer, la manière dont je vais le vivre. Je laisse les choses venir telles qu’elles arrivent. Si je me prépare, cela devient comme un sketch. Quand ma famille m’accompagne en tournée, je m’amuse avec mes enfants avant de monter sur scène. J’ai juste besoin de trois ou quatre secondes, quand la musique commence, où je regarde les musiciens, je les regarde vraiment dans les yeux, pour me connecter à eux ».

Si Ibrahim danse aussi beaucoup au Moyen-Orient, c’est principalement avec Tornals qu’il tourne en France. Tornals a depuis longtemps développé un répertoire puisant tant dans leur culture, celle de l’Occitanie, que dans celles d’ailleurs. Leur projet s’est toujours orienté vers l’interculturalité, la rencontre de l’autre. Si l’équipe a aujourd’hui bien changé, c’est auprès des précédents musiciens qu’Ibrahim a fait son entrée dans la compagnie. « C’est un coup du hasard ! Cisco, qui jouait avant dans le groupe, a un jour appelé ma femme. Il lui a demandé si j’étais libre pour une date. A ce moment là, quand on venait en France avec ma femme, on ne restait jamais. On venait, on partait. Ce jour-là, ça a changé beaucoup de choses ! Cela s’est fait naturellement, ça a commencé tout seul, c’est revenu tout seul.  Dans Tornals, l’équipe a beaucoup changé ces derniers temps. Les anciens musiciens étaient des copains, c’était vraiment ma famille, les seules personnes que je connaissais en France. On a partagé beaucoup de choses, le spectacle, mais aussi nos vies, la naissance des enfants…». Face aux mots d’Ibrahim, comme un lointain écho, nous revient le souvenir de cette découverte, il y a trois ans, quand Tornals était un ensemble d’individualités, de richesses personnelles, s’entremêlant et se fondant en une seule et même entité. La voix du chanteur répondait à la danse d’Ibrahim, de manière instinctive. Ibrahim se savait entouré du jongleur, son “ange gardien” sur scène, comme il le nomme si bien. Chanteurs, danseur, jongleur et musiciens se savaient, se devinaient, dans une complicité qui, au-delà de leurs regards, parvenait jusqu’aux nôtres. « Aujourd’hui, c’est une nouvelle équipe. Ce sont de très bons musiciens, cela joue bien, on s’amuse, mais c’est encore le tout début… ».

Pour ces 32èmes Médiévales, Tornals et Ibrahim Hassan apparaissaient comme le temps fort de cette édition. Dans la presse locale ou encore dans le magazine de la ville, Ibrahim et sa Tanoura s’affichaient partout. Parmi ses différentes prestations du week-end, Ibrahim a partagé devant un public nombreux sa Tanoura de feu, le samedi soir, sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Il se présente, devant la scène, vêtu de noir, alors que la nuit est déjà tombée. Un flambeau dans chaque main, il enflamme le contour de sa robe, qui se transforme alors en un disque d’où s’échappent de hautes flammes et une épaisse fumée. Malgré cela, la danse d’Ibrahim ne perd rien de sa superbe. Le public est ébahi, applaudissant à tout rompre lorsque la danse s’achève.

« On l’a créée en Crète en 2010. J’étais avec ma femme et un de nos meilleurs amis. On travaillait dans l’animation. On réfléchissait à un spectacle. On s’est dit que pour que ça marche, il fallait que ce soit, soit sexy, soit dangereux. Alors on a choisi le côté dangereux. On a fait des essais, on a beaucoup travaillé avec ma femme. Nos enfants étaient petits, donc on attendait la nuit pour qu’ils dorment, pour se mettre à réfléchir, à faire des essais, à brûler des robes, à choisir des matières, estimer les distances, calculer… C’était long. J’ai quand même brûlé sept robes avant de trouver la bonne solution. J’ai été beaucoup aidé par d’autres artistes du milieu médiéval qui utilisent le feu. Ils m’ont conseillé pour réussir à garder la flamme pendant longtemps. C’est difficile de la maintenir longtemps, surtout quand on tourne vite, parce qu’elle peut s’éteindre. Avec Internet et les vidéos qui ont circulé, l’idée a rapidement été reprise. On est les premiers à avoir créé cette version enflammée ! La robe est un peu plus lourde parce qu’il faut des matières exprès pour le feu, capable de supporter le produit. Au début, ce n’était pas facile, je suis vraiment au milieu d’un cercle de fumée. Il y a une fois, en Espagne, où cela a vraiment été compliqué : les matières n’étaient pas bonnes, ça a été un peu dangereux pour moi. Au fil du temps, on apprend, on gagne en expérience, on sait comment manipuler le feu ».

Loin de se limiter à ce projet avec Tornals, Ibrahim multiplie les aventures artistiques. « Je danse aussi beaucoup en Orient. Il y a aussi Dervish Tandances qui est né récemment. C’est un projet interculturel qui regroupe des artistes de nationalités différentes. On mélange différents styles de musique, du jazz, de l’électro, et des musiques traditionnelles. C’est un projet de scène qui défend l’interculturalité, un projet dans lequel on aimerait dire que vivre ensemble, c’est possible, que c’est facile à faire, et que l’on peut y arriver ».

Là est peut-être tout le talent du grand Ibrahim Hassan : nous faire vivre une expérience transcendante, et nous déposer au sol, à la fin du voyage, troublés mais apaisés, hagards mais étrangement sereins. Ibrahim est de ces artistes surprenants qui nous nourrissent, nous racontent une histoire, en nous faisant faire trois fois le tour du ciel, et sans s’en rendre compte, nous ramènent à l’équilibre…

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