Dayazell, le quatuor aux vastes mondes…

Lors des 36e Médiévales de Provins, Dayazell est venu investir la collégiale Saint-Quiriace le temps de plusieurs concerts, tout au long du week-end. À cette occasion, nous avons rencontré Guilhem Puech, percussionniste du groupe, qui, avec autant de passion que de délicatesse, nous a fait voyager entre les pages de la grande histoire de Dayazell.

À l’origine, le groupe se constitue d’abord en trio. « Je travaillais à l’époque avec une compagnie qui s’appelle Frères d’Armes. À la base, c’était un campement plutôt militaire, c’était une compagnie d’escrimeurs. On a eu envie d’élargir un peu la programmation et d’y mettre de la musique ». Guilhem propose alors à Baptiste Couget et Yann Righetti, avec lesquels il avait travaillé sur d’autres projets, de venir le rejoindre. « Ce sont les prémices de Dayazell. Par interconnaissance, on a rencontré Lily, qui était la première chanteuse de Dayazell, on a fait une saison avec elle. On a fait une date, ici même, avec Lily et Isao il y a dix ans, dans la collégiale. Ensuite, Isao a continué avec nous. La première formation, c’était Yann, Baptiste, Isao et moi ». Puis, Baptiste se consacre finalement à un autre de ses projets, et le groupe recrute alors Nnay, pour constituer le line-up actuel.

Rapidement, la musique qu’ils souhaitaient jouer s’est imposée à eux, tout naturellement, fruit de leurs routes et influences respectives. « J’avais déjà fait des interventions avec d’autres compagnies, avec des gens qui travaillaient sur du XIIe, XIIIe siècle, sur les croisades, où j’amenais déjà, en termes de scénographie, de personnage, une couleur un peu plus à l’est. Baptiste jouait déjà dans une formation de musique médiévale à l’époque, qui allait déjà tirer dans ce répertoire-là, qui puisait déjà en Espagne, dans les cultures séfarades, en Orient ». Leur répertoire s’est construit autour des sonorités et musiques qui gravitaient déjà dans leurs propres univers, comme une évidence. « À l’époque, on écoutait déjà des choses comme Loreena McKennitt, très métissées. Yann était déjà bien ancré dans le répertoire italien, dans les musiques arabes, Baptiste aussi. On s’est naturellement dirigé vers les musiques anciennes qu’on aimait bien, des formations qu’on écoutait déjà à l’époque, comme Oni Wytars, qui sont des gens qui abordent les musiques anciennes de manière assez libres, qui élargissent le champ et font parfois de la musique baroque, parfois des cantiques, puis des morceaux syriens ».

À ses débuts et pendant ses premières années, Dayazell laisse vagabonder son âme voyageuse dans l’exploration de morceaux venus des différentes contrées du bassin méditerranéen, faisant s’entrecroiser les cultures et les religions. « Le set s’est construit naturellement, avec un tiers de thèmes de tradition musulmane, un tiers de tradition juive-séfarade, et un tiers de traditione chrétienne ». Plus tard, leur insatiable appétit de découvertes et leur grande curiosité les poussent vers de nouveaux horizons à parcourir. « Depuis deux ou trois ans, c’est en train de prendre un virage. On assume plus le côté musique ancienne du monde. Dans le deuxième album, on est monté jusqu’en Suède. On avait déjà été en Arménie, en Mongolie. Aujourd’hui, on a un morceau allemand. On assume plus le côté musique ancienne et traditionnelle du monde. J’essaye, à chaque fois qu’on joue, d’expliquer que c’est interprété de manière très libre pour essayer de faire comprendre aux gens qu’on s’inspire de répertoires anciens mais qu’on n’a pas vocation à faire de la pure reconstitution historique. C’est notre sensibilité ».

Chez Dayazell, toutes les étapes de création se font en collectif, à la recherche de morceaux entendus par les uns et les autres, qui pourront nourrir le répertoire du quatuor. « Ce sont des morceaux qu’on a déjà entendus jouer par un groupe. On voit s’il nous plait à tous, on voit si c’est bien un thème ancien ou un thème traditionnel, que ce ne soit pas une composition de l’artiste, et à partir de là, on cherche toutes les versions qui ont été faites, le manuscrit, les paroles. De cet ensemble-là, on essaye de tout oublier, pour repartir à zéro, pour faire notre version ». Contrairement à d’autres formations qui vont puiser directement dans les manuscrits, les membres de Dayazell partent de leurs écoutes respectives pour créer un son qui leur est propre. « Je pense que ce qui nous lie, c’est d’abord la musique, plutôt que l’historicité. On essaye d’être authentique dans le sens où on veut faire quelque chose de vrai. On refuse de faire un copier/coller, de faire quelque chose qui a déjà été fait, on essaye de toujours aller surprendre ». Guilhem nous raconte la création d’Hov arek, l’un de leurs nouveaux morceaux. « On avait envie de retravailler sur un morceau arménien. Il y a un très bel album de Jordi Savall sur l’Arménie, qui est magnifique et qui nous a beaucoup plu. On s’est dit que si on partait de là, ça ne fonctionnait pas, on était déjà dans son interprétation à lui. Donc je suis allé chercher où il était allé puiser ses informations. Lui, il était parti les chercher chez Komitas, un religieux qui a fait du collectage, à la fin du XIXe, début XXe siècle, en Arménie, pour faire de la sauvegarde de chants traditionnels. Là, c’est brut, c’est la base, il n’y a aucun arrangement, rien. Donc l’impulsion, c’était l’album de Jordi Savall, on est parti voir ses sources, on en a choisi un qu’il ne jouait pas, et à partir de là, on a tout refait. Ce sont toujours des méandres comme ça ».

« Sur ce projet, il n’y a pas de cellule de création autonome, on est toujours tous les quatre. Tout le processus d’arrangements se fait vraiment ensemble. C’est plus long, mais on bénéficie de quatre personnalités très différentes, c’est intéressant ». Et si chacun des morceaux est l’œuvre d’un travail à huit mains, loin de nourrir seulement le répertoire, cette aspiration à la création collective devient plus tangible encore, en les découvrant sur scène. Chacun couvre l’autre d’une douce bienveillance, leur écoute mutuelle se devine instinctivement. Dayazell conjugue les individualités et les richesses singulières dans un vaste ensemble où l’énergie et la profonde humanité circulent tant entre eux qu’auprès de ceux qui viennent leur offrir leur écoute.

Si pour cette édition, nous retrouvons à Provins le quatuor habituel, ces deux années ont été marquées par l’absence et le remplacement temporaire de certains musiciens. Guilhem le reconnait, « elles se sont bien passées, parce qu’on a trouvé des gens très bien humainement et compétents musicalement pour remplacer Nnay une année, puis Isao. Ce n’était pas gagné. Trois ans en arrière, j’aurais dit que pour Dayazell, on jouait tous les quatre, ou on ne jouait pas. Dayazell sort aussi sur les spectacles de la compagnie Armutan. Décider de ne pas faire jouer Dayazell, ça n’impactait pas que le groupe, mais aussi quinze personnes qui sont sur le campement Al-Andalus ». C’est donc Matteo, un flutiste italien, qui a d’abord remplacé Nnay. Elodie, qui travaille désormais dans les projets far-west et pirate de la compagnie Armutan, a pris le relai d’Isao. Loin d’être deux années de pause, l’arrivée de ces deux musiciens a enrichi Dayazell. « Avec Matteo, on est plus resté sur le répertoire. Elodie a permis d’aller plus loin sur certaines choses. Elle a une formation plus solide que la nôtre musicalement. Elle a une approche du chant plus cadrée. Cela nous a permis de travailler plus en profondeur des morceaux comme Mariam Matrem Virginem. Elle avait des outils pour nous cadrer, nous les trois garçons qui ne sommes pas chanteurs à la base. Isao a une approche du chant qui est extrêmement intuitive, très sensuelle, très organique, et c’est ça qui fait tout le charme de son chant. On a fait quelques créations avec Elodie, dont une qu’on a gardée et qui est intégré au set aujourd’hui ».

Pour cette 36e édition des Médiévales, Dayazell est donc revenu avec un répertoire partiellement renouvelé, transportant dans leur caravane de sonorités quelques nouveaux trésors qu’ils ont délicieusement laissé voyager entre les murs de la collégiale. Guilhem commence par nous raconter l’histoire de ce morceau, créé avec Elodie, que le quatuor a choisi de conserver. « La première partie, c’est un thème d’un trouvère qui s’appelle Thibaut de Navarre ou Thibaut de Champagne. C’est un chant que l’on fait en version instrumentale. On n’arrivait pas à le développer, alors on a fait un mash-up avec d’autres choses. On a pris un chant religieux du XIIe siècle, sur lequel on est venu mettre un texte d’un troubadour, Jaufré Rudel, qui parle de son amour pour la comtesse de Tripoli. La légende veut qu’il ait entamé un voyage pour aller la rencontrer, il est tombé malade pendant la traversée, il a réussi à survivre jusqu’à ce qu’on le porte jusqu’à elle et qu’il meure dans ses bras. C’était l’amour de sa vie, il ne l’avait jamais vu, il avait juste entendu parler de son incroyable beauté. Ce morceau, c’est donc trois morceaux en un ».

Ensuite est venu Hov arek, nouveau morceau arménien. « C’est un chant d’amour, avec le même champ lexical, la même énergie que sur Sareri Hovin Mernem. On est sur des couleurs très organiques, ça parle de vent, de montagne, de la douleur de l’amour avec la violence du climat. Je le trouve très beau, il monte en puissance de manière assez subtile ».  Au début s’élève la voix d’Isao, douce et apaisante, avant que la mélodie ne grandisse, presque imperceptiblement, jusqu’à ses vastes sommets vertigineux. Le dimanche midi, leur premier set s’est achevé sur ce morceau, nous laissant tous un peu hagards, déboussolés, comme si la fin du voyage était arrivée sans crier gare.

L’après-midi, Dayazell a également joué Nanourisma, une berceuse grecque.  « On l’a basé sur une polyrythmie un peu ondulatoire, avec un rythme qui s’appelle le baladi, qu’on fait en canon avec le tambour et le tar, qui donne quelque chose de très rond sur lequel vient se poser la voix d’Isao et les garçons qui font des chœurs. C’est l’histoire d’une maman qui n’arrive pas à endormir son enfant et qui appelle sa propre mère pour l’aider ».

Enfin, parmi ces nouveaux morceaux, c’est sans conteste celui d’Hildegarde von Bingen qui nous a le plus surpris, emportés, transcendés. « Hildegarde von Bingen, cela faisait très longtemps qu’on avait envie de travailler un de ses morceaux. Il y a de superbes albums qui ont été faits par l’ensemble Sequentia ». C’est à O rubor sanguinis que Dayazell a choisi d’offrir son âme et son talent, formidable morceau à l’émotion saisissante, sans détour, presque désarmante. « Hildegarde von Bingen, grande dame, abbesse du XIIe siècle, grande mystique, poétesse, prophétesse, médecin. On pourrait faire des albums, des livres, des films sur ce personnage pendant des années. On a pris un chant avec un texte très mystique, très inspiré. On est venu impulser quelque chose de complètement inattendu dessus, une grosse section rythmique très transe, avec des petites percussions africaines, du tambour qui ronronne. On se demandait si on avait été trop loin, mais les retours sont très bons. Hier, j’ai lu que pendant ses messes, elle faisait aussi utiliser des instruments alors que c’était interdit à l’époque. On a un texte d’Hildegarde von Bingen qui dit que Dieu doit être loué avec toute l’ingéniosité des hommes et donc avec tous les instruments disponibles. Il était temps pour nous de rendre hommage à ce personnage incroyable de manière aussi dingue qu’elle pouvait l’être ».

C’est avec toute sa grâce et sa puissance créative que Dayazell s’est emparé de ce morceau, le saisissant à bras le corps, l’explorant sans demi-mesure, lui apportant ses couleurs et ses textures propres. La voix d’Isao, onde céleste si divinement organique, lui offre son premier souffle, rejointe par les instruments de ses compagnons, dans un voyage aux méandres inimaginables. La puissance de la transe, évoquée par Guilhem, se révèle, s’emporte, indescriptible et viscéralement prenante. Là, au creux de ce morceau, se trouve toute l’émotion de les voir reprendre tous les quatre le chemin de la création, en explorateurs insatiables, en créateurs immensément libres, n’écoutant que la sensibilité qui est la leur, au service d’un art qu’ils rendent profondément vivant.

Dayazell est ainsi, aussi céleste qu’étrangement ancré au sol, convoquant des racines profondes tout autant que sa propre voie lactée. Dayazell est un monde, en perpétuel mouvement, qui ne connait pas de frontières. Et c’est parce qu’il refuse les limites que le quatuor réfléchit déjà à le porter sur d’autres routes. « On a envie de jouer ce Dayazell-là, sur des grosses scènes, comme on a pu le faire avec Wardruna au Trabendo et à la Cigale, à Paris. On a rajouté des espèces de bourdon, qu’on a déjà dans nos instruments comme quand on utilise la shruti-box. C’est quasiment imperceptible, mais ça permet d’asseoir un peu plus le son. On veut travailler un son un peu plus costaud. Le morceau d’Hildegarde a été un peu créé dans cet esprit là ». Plus encore, les quatre musiciens ont commencé à dessiner les contours d’un projet en devenir, différent, avec une âme tout aussi puissante. « Il y a l’envie de développer quelque chose qui n’a plus rien à voir avec Dayazell, ou même avec la musique ancienne, pour aller ailleurs. On ne sait pas encore comment ça s’appellera, mais ce sera les quatre mêmes musiciens, accompagnés de Romain, l’ex-bassiste de Sound Sweet Sound avec qui je jouais. On veut aller vers quelque chose de nouveau. On a beaucoup cherché, il y avait plein de possibilités. Cela pouvait partir dans le trip hop, dans le post rock, et en même temps, il fallait quelque chose à nous. Finalement, on a gardé un instrumentarium ancien, contre toute attente, à part la basse. C’est cistre, oud, chalumeau, ney, nyckelharpa, et un set de percussions. On a essayé avec d’autres instruments, mais ça n’arrêtait pas de nous évoquer d’autres choses qui existaient déjà. On avait envie d’un son qui ne sonne pas comme quelque chose de déjà existant. Et ça, on l’a trouvé avec des instruments anciens, en venant jouer avec d’autres codes. On a trouvé une couleur qui nous plait. On se permet aussi de sampler les voix d’Isao en direct, pour créer des textures vocales. Cela crée des choses très organiques, très vivantes. C’est aussi amener toute cette liberté dans ce projet… ».

De Dayazell à ce futur projet en création, on ne saurait que trop vous conseiller de suivre leur course folle dans ces vastes mondes qu’ils dessinent, armés de leurs notes, de leurs chants, et de l’âme profondément belle et puissante dont ils les nourrissent…

Une réflexion au sujet de « Dayazell, le quatuor aux vastes mondes… »

  1. J’ai écouté ce groupe à Liverdun à la fête médiévale et en suis tombée amoureuse. j’adore la voix d’Isao et les percussions, cette musique parle directement à l’âme. c’est magnifique

Laisser un commentaire