Al Cantara Maxximus : la force du collectif au service d’Ayeri

Il y a un an, nous rencontrions Olivier d’Al Cantara aux Médiévales de Bayeux pour qu’il nous présente leur nouveau projet, Al Cantara Maxximus. Un an après, nous l’avons retrouvé lors de la 36e édition des Médiévales de Provins avec une équipe partiellement renouvelée et une nouvelle création, Ayeri.

En plus des trois circassiens ayant rejoint l’équipe l’an dernier, quatre nouveaux musiciens sont venus en partie renouveler la compagnie « Quand on s’est vu l’an dernier à Bayeux, on était sur la première année Maxximus, la première année où Al Cantara se lançait sur le spectacle de rue circassien, pour un mélange de musique ancienne et d’arts de la piste. Je l’avais fait quinze ans plus tôt avec In Taberna et je souhaitais y retourner. Là, on est sur la deuxième partie de création Maxximus. Je voulais une création musicale différente et c’est pour cette raison là que je souhaitais une nouvelle équipe de musiciens ».

Quand Olivier nous raconte le recrutement de ces jeunes artistes, se manifeste non seulement la volonté évidente de trouver les compagnons de route idéaux pour Al Cantara, mais également de continuer à garder cette formation musicale en mouvement « J’ai toujours recruté hors du réseau médiéval, toujours à cheval entre le conservatoire et les écoles de musiques actuelles. C’est un peu le principe d’Al Cantara, avoir une interprétation vivante et actuelle d’un répertoire de musique ancienne. C’est important de continuer à s’entourer de jeunes musiciens, de nouvelles personnes. Il faut faire de nouvelles rencontres, il ne faut pas tourner en rond, rester en vase clos, il faut s’ouvrir à de nouvelles personnalités qui apportent toujours une richesse, une culture qui vient d’ailleurs. Je suis toujours à l’écoute, à la recherche de ça, quel que soit le projet que je mène. »

Bien au-delà encore, s’immisce le souhait d’œuvrer pour l’émergence de cette jeune génération en laquelle Olivier croit farouchement. « C’est une énergie que nous amène cette jeunesse-là, c’est un regard nouveau sur les fêtes historiques. Ils ne connaissent pas du tout cet univers, ils arrivent avec des grands yeux émerveillés et une fraicheur par rapport à ce milieu qui est super pour nous. Ils arrivent avec la possibilité d’être intermittent du spectacle dans la foulée de la saison, parce qu’on a une belle structure associative, monté il y a longtemps avec Yannis.. Cela les rassure et les accompagne dans cette longue aventure de l’intermittence du spectacle, qui est de plus en plus compliquée. C’est presque aussi une manière militante d’accompagner des jeunes qui sortent de formation professionnelle pour leur mettre le pied à l’étrier ».

Pour pouvoir faire évoluer le répertoire musical d’Al Cantara, à travers de nouveaux arrangements, Olivier est parti à la recherche de ces quatre musiciens. « On ne compose pas, ce n’est que du répertoire médiéval du XIIIe et XIVe siècle à 80% et ensuite quelques morceaux traditionnels du monde, plutôt méditerranéen. Pour ce répertoire ancien, je voulais depuis longtemps trouver le lien entre les cornemuses et les percussions, c’est-à-dire entre les mélodies et l’accompagnement rythmique, par un accompagnement harmonique. J’ai fait le choix, qui était un désir depuis longtemps, d’avoir une guitare rythmique qui accompagne l’ensemble Al Cantara ».

La phase de recrutement s’est déroulée de septembre à novembre 2018. « J’ai vu beaucoup de musiciens. Je tenais à recruter des musiciens uniquement sur Bordeaux. On y est tous installés  depuis longtemps, je voulais absolument des musiciens du cru pour vraiment faire un travail de fond sur le collectif, sur l’humain, sur le groupe, et qu’on soit vraiment soudé sur un endroit ». Lorsqu’il parle de ces nouvelles recrues, Olivier emploie immanquablement les deux mêmes termes en premier : « jeune » et « talentueux », avec le regard fier de celui qui sait qu’il ne s’est pas trompé. Il y a d’abord Rémi, « le plus jeune de la troupe, qui est encore au conservatoire en écriture harmonie et contrepoint. Il nous amène toute une science en termes d’harmonisation des mélodies du répertoire ancien. C’est une harmonisation qu’on a fait à quatre mains, lui et moi. Ensemble, on a choisi, veuze, guitare, quelles suites d’accords correspondaient le mieux à ce que j’avais en tête dans les couleurs, les nuances, dans lesquelles je voulais amener ce répertoire médiéval qu’on connait et qu’on pratique depuis des années. Cela permet aussi pour un public qui n’est pas averti de rendre l’arrangement et le son un peu plus digeste, d’arriver à une harmonisation presque pop. Cela change réellement l’univers d’Al Cantara, sans pour autant le transformer et le dénaturer. Réussir à le transformer comme ça prouve que c’était une bonne idée, qu’il ne fallait pas s’empêcher de le faire ».  En une année, le son d’Al Cantara a effectivement bien changé. Sans perdre son identité, il a pourtant fait bouger ses lignes. Le son des cornemuses, auparavant tonitruant et surpuissant, s’est adouci au profit d’autres sonorités plus mélodiques.

Quentin, le second musicien, « est un sonneur de cornemuse écossaise avec toute la virtuosité et la rigueur que demande la formation écossaise. C’est vraiment un sonneur de premier plan, émérite, avec toute l’élégance de ce genre de personnalité, tournée à 100% vers son art et pas autre chose, pas sur l’égo. C’est quelqu’un qui est sur la musique et sur son instrument et c’est absolument indispensable. Il est tout de suite dans le jeu en duo avec la deuxième cornemuse, que je tiens. C’est une personne qui a la faculté d’aller vers le son de l’autre, dans la justesse, pour qu’on se trouve tout de suite ». Sur scène, la complicité des deux sonneurs se découvre de morceau en morceau, sans qu’on puisse imaginer que leur rencontre soit si récente.

« Les deux percussionnistes, je suis allée les chercher à l’école de musiques actuelles de Bordeaux, le CIAM, qui est une très belle école que j’ai pratiquée quand j’avais 21 ans. Pour les percussionnistes, je voulais absolument des batteurs, qui ne soient pas uniquement batteurs, mais aussi ouverts sur les musiques du monde. Il me fallait deux percussionnistes, et je suis tombé sur un binôme. Ils ont répondu à l’annonce ensemble, je les ai auditionnés ensemble. C’était bien de pouvoir travailler avec ça, il y avait déjà ce chemin qui était engagé. Il y a Fernando, qui est espagnol d’origine, de Cadix. Il nous apporte ce côté latin, ensoleillé, très vivant et souriant. Les deux sont tout de suite dans la danse. Dès les premières auditions, il y a des percussionnistes, quand ils jouent, ils dansent. On sent un mouvement avec eux, c’est flagrant, et dans ces cas-là, on ne se trompe pas.  Quand tu vois ce genre de musiciens, tu ne te trompes pas sur l’expression physique et corporelle de la personne qui vit ce qu’elle est en train de jouer. Et le second, c’est Guillaume, qui est franco-brésilien. Il nous apporte toute cette culture latine, qui est importante pour nous par rapport au répertoire ancien qu’on utilise, un répertoire méditerranéen, ibérique, portugais. Ils sont complètement rompus aux arts de la rue, à travers les batucadas. Fernando joue dans un groupe d’afro-beat, la musique inventée par Fela, que moi j’adore par-dessus tout en tant que saxophoniste, que j’ai joué et pratiqué, et que j’écoute encore maintenant ».

Accueillis en résidence à la scène de musiques actuelles M270 de la ville de Floirac – Bordeaux Métropole, les artistes d’Al Cantara jouent la vraie première d’Ayeri en mai dernier, à Sedan. « Tout était en place. Le propos est juste. C’est porté, c’est investi, ça veut dire quelque chose. Ce sont des personnes avec qui je peux parler musique, qui sont avec moi dans un même élan, qui ont confiance dans la direction musicale, et des personnes qui ne se forcent pas, qui ne font pas l’effort. Ils ont l’envie, ils sont enthousiastes, et pour moi, ce sont des mots qui sont importants. On ne peut pas transmettre au public une émotion si nous-mêmes, on ne la ressent pas. L’émotion qu’on veut transmettre, c’est à minima, cet enthousiasme, ce plaisir de jouer ensemble, ce plaisir de participer à cette aventure qui nous fait vivre au quotidien. C’est notre vie finalement. Ce n’est pas que notre vie est en jeu, mais finalement si on n’assure pas cette partie-là du métier, il n’y aura pas forcément de seconde ou de troisième saison et notre vie va changer ».

Pour la création d’Ayeri, la première étape a tout d’abord été technique. Pour faire exister le portique qui lui permet aujourd’hui de travailler le cirque aérien, Al Cantara a lancé une campagne de financement participatif, relayé sur les réseaux sociaux. « Cela a été très intéressant comme aventure, parce qu’on s’est rendu compte qu’on a beaucoup d’amis, de fans, qui ont répondu présents ». D’anciens membres du groupe se sont également joints à la liste des contributeurs. « Il a fallu tout concevoir, cela n’existe pas un portique, on ne l’achète pas sur catalogue. C’est quelque chose de sur-mesure qu’on a d’abord pensé, réfléchi, on s’est fait conseillé. Finalement, tout s’est bien passé, ça a juste pris un peu de temps. Il y a eu quelques répétitions d’ordre technique, sur le montage, le démontage, le transport. On a réussi à résoudre toutes ces équations sans trop de soucis, on a un peu transpiré, mais à l’arrivée, avec une telle structure, c’est un succès, c’est carton plein ».

Olivier le reconnaît, il faut désormais s’adapter aux contraintes inhérentes à ce type de structures qui nécessitent un espace scénique plus étendu. À Provins, le samedi soir, à la nuit tombée, c’est au Jardin des Bréban qu’Ayeri a pris place. Bien que surpris par le choix de l’espace, le lieu s’est finalement révélé idéal pour abriter, dans un cocon intimiste, le public venu y assister. À jardin, s’élève alors un portique de huit mètres de haut, à cour, un mât chinois. Et entre les deux s’installent les six musiciens d’Al Cantara, pour un spectacle de haut vol. « Pour Ayeri, ce sont les performances aériennes qui se sont calées sur la musique. C’est un peu l’éventail des savoir-faire multiples d’Al Cantara Maxximus sur cinquante minutes de jeu ». Dans cette vitrine de leurs talents s’entremêlent la musique, l’interprétation généreuse qu’en font ces musiciens, le jonglage, la manipulation du feu, le tissu aérien – moment de grâce s’il en est, offert par Céline, étonnante circassienne qui se démultiplie- le trapèze, en solo ou en duo, lorsqu’elle s’allie à Bart, ou encore le mât chinois, sur lequel Jozian réalise des acrobaties qui nous laissent  sens dessus dessous…

L’an dernier, nous avions été surpris par l’enthousiasme de cette troupe, l’extrême générosité avec laquelle elle se présentait au public, le sentiment qu’elle dégageait que tout se jouait ici et maintenant, que dans la demi-heure partagée avec le public, toute leur plus belle énergie ne quitterait pas l’espace scénique. À Provins, cette nouvelle équipe a manifesté la même envie, fidèle à l’esprit du projet et à ce qu’ils souhaitent collectivement défendre. « Dès l’instant où on lance Maxximus, avec les possibilités qu’il y a, on se rend compte qu’on est vraiment au début de l’aventure, et que les évolutions et les possibilités sont multiples, qu’on ne peut pas le faire à minima. Maxximus, c’est obligatoirement le faire à fond, c’est obligatoirement s’engager, être dans un collectif tourné vers le même objectif, et sur un vrai développement à long terme. On a investi beaucoup d’argent, de temps, d’énergie. On ne peut pas le faire à l’économie, on est obligé de le faire à fond. Avec toutes les possibilités qu’il y a, cela ouvre un champ des possibles qui commence à être intéressant ».

Parmi toutes les possibilités qui s’offraient à eux, les artistes d’Al Cantara ont choisi cette année de défendre une création dans laquelle le cirque aérien devient prépondérant. « C’est la discipline première des trois circassiens qu’on a recruté. Il se trouve que la spécialité de Jozian, c’est le mât chinois, celle de Céline, même si c’est un vrai couteau-suisse, c’est le tissu aérien et le trapèze. Ils me l’ont rappelé l’été dernier, en pleine tournée, alors on s’est dit qu’il fallait le faire. D’ailleurs, il faut le dire, quand on parle d’Ayeri, les premières à nous avoir fait confiance, c’est Florinda et Valérie, qui s’occupent des fêtes de Brignoles. Elles se sont démenées pour trouver un portique pour Céline, et on a pu faire une première sortie pour lancer le projet, faire un petit teaser vidéo… »

La grande intelligence de ce spectacle est d’avoir su allier cirque et musique en les entremêlant réellement, en mélangeant leurs écritures respectives et leurs singularités, là où tant d’autres auraient pu se limiter à juxtaposer des arts vivants. Circassiens et musiciens se répondent, construisent un dialogue sans lequel Ayeri aurait manqué sa cible. Ils se savent interdépendants et ne défendent leur art qu’au service du projet global qu’ils ont choisi de porter collectivement. Yannis, aux karkabous, devient tout à coup jongleur. Guillaume, percussionniste, s’élance dans un duo de capoeira avec Bart. Les circassiens jonglent entre leurs techniques et leurs disciplines de prédilection. « Finalement, ils m’ouvrent une malle au trésor avec plein de choses qui brillent partout et qui sont très intéressantes, et on choisit ensemble. Ce sont des possibles qui sont à notre disposition, libres à nous de piocher dedans et d’y donner un sens. Ensuite, il faut arranger tout cela, et donc avoir une vision et être en confiance dans la direction artistique globale du projet pour que les neuf artistes soient portés par la même vision. Ils savent qu’il y a une cohérence, un récit, un propos, et qu’on va tous ensemble dans cette direction. Ensuite, il suffit d’y aller avec entrain, bonne volonté, et enthousiasme pour que tout soit possible et réalisable ».

De la bonne volonté et de l’enthousiasme, Al Cantara n’en manque pas. Après une première année Maxximus, puis une deuxième année centrée sur Ayeri, les artistes s’engagent vers une troisième année de création, comme si leur navire avait les voiles bien trop gonflées pour pouvoir stopper sa course folle. « En l’état, on se rend compte qu’on est au début de l’aventure Ayeri. On va encore travailler. D’ores et déjà, j’ai des créneaux de résidence dès la rentrée pour travailler sur le récit et la scénographie entre deux parties, aérienne et musicale ». Si, après cette seconde saison, Al Cantara Maxximus a prouvé que cette alliance de la musique et du cirque se devait d’exister sur les scènes de ces fêtes, on ne peut qu’attendre, avec impatience, la saison prochaine pour découvrir l’acte III de ce projet. Parce que nous en sommes convaincus, ces « ouvriers du spectacle vivant », si généreux, engagés et profondément investis, ont encore quelques acrobaties musicales de haut vol à nous faire partager !

Laisser un commentaire