Saboï, une rencontre humaine hors du temps.

S’il est une troupe incontournable des fêtes médiévales, il s’agit sans conteste de Saboï. Pourquoi ? Parce que la compagnie sillonne les villes et les campagnes de France depuis une quarantaine d’années et parce que sa philosophie s’enracine en profondeur dans ce que la musique a sans doute de plus sincère à offrir. Nous vous proposons une rencontre hors du temps et pour le moins atypique avec Christian Coulomb, l’un des fondateurs de la troupe.

Le groupe est né à la fin des années 70, dans une grande période d’émancipation des jeunesses occidentales. Les yeux brillants de malice, Christian explique «Dans les années 70 il y a eu un grand mouvement lié à 68, un mouvement de bonheur, de joie, d’avoir du plaisir à vivre et du plaisir à partager, et en même temps  on travaillait sur son fond, sur son identité ».

Le groupe voit le jour dans la région d’Arles et des Alpilles, à un moment pendant lequel les carnavals étaient remis en lumière. L’équipe tout juste créée, les artistes se lancent dans l’aventure : «On s’est aperçu que musicalement, en tout cas, s’il restait des bribes de traditions carnavalesques, il n’y avait absolument plus ni de musicien, ni plus personne pour interpréter des airs qui étaient propres à l’univers carnavalesque et propres à chaque lieux, car chaque lieu avait ses propres airs, et puis les airs communs, qu’on peut retrouver dans toute l’Occitanie, l’Occitanie en vaste, depuis Bordeaux jusqu’à l’Italie, et jusqu’à Clermont-Ferrand ». La compagnie se donne pour mission de redonner vie à ces mélodies quasi disparues et de faire sonner à nouveau fifres, tambours et hautbois rustiques. Christian nous dévoile ensuite la difficulté qu’ils ont eu pour trouver des jeunes prêt à jouer ce type de répertoire et qu’avec le recul, il avait compris qu’en fait « ils en avaient honte ». Malgré tout, le groupe se développe dans l’univers festif et musical des carnavals. Effectivement, la musique de Saboï est une musique de rue, une musique du partage et du ressenti. Pourquoi cette musique nous touche tant ? Sans doute parce que les sonorités sont profondes, sincères, elles ne cachent pas leur racines. Avec un rire non dissimulé, Christian argumente, en nous exposant le fait qu’en Provence leur musique avait longtemps été un « folklore ratatiné et rabougri sur un passé, […] un peu timide, qu’on n’entendait pas. Notre culture n’était pas à sa place. On s’excusait presque de la jouer ! ». Rapidement, Saboï affirme sa volonté de redonner ses lettres de noblesses à ce folklore, revendiquant un répertoire puissant et vivant. Par quels moyens ? L’instrumentation.

Lorsque le groupe arrive, une formidable énergie se dégage, les sonorités mises en avant sont des graves à l’aide de cuivres et de tambours, des « sons telluriques » comme Christian aime à le rappeler. Et puis, parsemant ce fond sonore, les aigus des fifres. Ces instruments sont la base de Saboï, en tant que moyen d’expression musical, mais aussi en tant que matière. Le souhait étant de respecter le fond (c’est-à-dire le répertoire) et non pas la forme. Les instruments sont retravaillés, « il a fallu refaire des instruments puissants. Qu’on puisse taper sur les tambours sans avoir peu de les crever et qu’on puisse nous entendre quoiqu’il arrive, même s’il pleut, on veut se faire entendre malgré les éléments. On se confronte aux éléments, nous ne sommes pas plus forts, mais on se confronte à eux parce qu’on en fait parti. (rires). C’est notre fondement de se dire que cette culture, elle doit jaillir. Nous devions travailler et faire resurgir ce répertoire à sa hauteur et le faire entendre à son niveau. C’est-à-dire lui redonner sa place au milieu de la rue. ». Le pari est aujourd’hui réussi. L’objectif est de se mêler à la foule, qu’elle soit partie prenante de l’osmose qui naît entre la musique et les hommes, « c’est un moment pendant lequel le riche se mélange au pauvre, il faut renverser le monde », tel est l’esprit du carnaval.

En essayant d’en savoir un peu plus sur la philosophie à laquelle Saboï est tant attachée, nous découvrons une réelle profondeur dans l’inspiration. Nous sommes pendus aux lèvres de Christian, il parle du printemps (période des carnavals), période magique de renaissance de la nature et des êtres qui l’occupent. Le soleil fait son retour, les journées s’allongent. La sève, liquide de vie, redonne toute sa splendeur et sa générosité au monde végétal, tandis que l’Homme, tel un ours qui se dresse sur ses pattes suite à un hiver passé à hiberner, se met en quête de la nourriture à nouveau disponible, « Ce sont des choses assez cosmiques. On est sérieux et à la fois on ne l’est pas, vous voyez ? ». Cet ancrage dans les énergies naturelles est-il la raison pour laquelle le public est si touché par la musique mise en avant par Saboï ? Oui, assurément. Revenons aux instruments.

De loin, lorsque Saboï approche, notre regard porte immédiatement sur ses grandes trompes dépassant les têtes. Elles sont directement inspirées du carnyx celte, mais encore une fois, Christian appuie sur le fait qu’elles ne sont pas des copies conformes de celles utilisées par nos ancêtres mais qu’elles sont adaptées aux sonorités que souhaite transmettre la troupe. Une nouvelle fois, le regard malicieux, Christian avoue sa surprise lorsque le public vient à leur rencontre en leur disant « Ca nous réveille quelque chose au fond de nous. » et lui de nous dire « Ca c’est merveilleux, qu’est ce que cela peut bien leur réveiller alors que cela fait 2000 ans que ces trompes ne sont plus jouées ?! Ils ne peuvent pas avoir la mémoire d’hier. C’’est une mémoire infiniment plus lointaine, qui touche au début de l’humanité. Ces trompes ont cette fonction d’émouvoir les gens au-delà d’une mémoire. Donc ce qui nous est essentiel. Quelque chose de viscéral. ». La puissance de Saboï viendrait-elle de ces origines, ancrées inconsciemment au plus profond de nous ?

Dans les costumes portés par les membres de la troupe, là encore, il y a une histoire. Une histoire dans la grande. Inspirés de costumes déjà portés dès le VIème siècle, vivement combattus par l’Eglise car trop fortement liés aux croyances païennes, Saboï revêt fièrement cet habit rouge, avec des manches en lambeaux et cette végétation de lierre et de laurier. Parfois aussi, ce costume est accompagné de peaux de bêtes, encore une fois symbole d’un retour à l’animalité. Si l’essence du groupe est bien provençale, nous comprenons bien vite que l’inspiration est méditerranéenne et historique. La relation de l’homme sauvage avec la nature, puis des celtes avec leurs trompes que l’on trouve sur un monument de Saint-Remy-de-Provence, des romains, de l’Eglise qui a tant fait pour gommer ces traces païennes et enfin des musiciens qui aujourd’hui se réapproprient les instruments. D’ailleurs n’essayez pas de savoir comment Saboï fabrique et ajuste ces instruments, Christian rétorquera « ça c’est notre secret, on ne va pas te le dire ! ».

Si à ses débuts Saboï se voulait être un groupe de passionnés, d’amis se rencontrant pour vivre un moment de convivialité autour de la musique, Christian explique qu’il a dû s’adapter à l’évolution des fêtes et à ce qu’on leur demandait. Nous avons alors perçu une pointe de nostalgie de cette époque du partage et d’une certaine liberté contestataire. Mais il nous répond immédiatement que Saboï, c’est aussi « 70 personnes qui sont passées, des gens qu’on a formé de A à Z, puis les jeunes partent, faire leurs études, partent faire leur vie et à chaque fois, on repense, on recreuse, on reprend le temps, la patience de reformer les gens ». Avant d’être une aventure musicale, cette troupe est donc une belle aventure humaine. Ne cherchez pas à vous procurer leur musique, ils ne l’ont jamais enregistré et pour cause : « C’est la vie, ça respire comme ça peut, comme ça veut. On dit aux gens, si on met ca en boite ca marche pas. Si on se met dans notre local et on enregistre il va nous manquer les gens, l’énergie collective ». La richesse de Saboï tient à cela, être avec l’autre, en toute générosité, en toute sincérité.

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