Paroles d’enfants, paroles de migrants : Francis Esteves fait sonner la voix de “ceux que l’on n’entend pas”

Il y a la musique, et ce qu’on en fait, le sens qu’on lui donne. Il y a la musique, et la transmission qu’elle peut créer. Pour Francis Esteves aka Cisco, tout cela fait partie d’un même ensemble, fondamentalement indissociable. En décembre, l’artiste ruthénois a fait circuler sur la toile Paroles d’enfants, paroles de migrants, une vidéo de vingt minutes restituant en mots, en musique et en photos, un travail de médiation culturelle mené avec les classes Segpa et allophones du collège Jean Moulin de Rodez. Un témoignage puissant et poétique laissant libre court à la parole de « ceux dont on parle mais que l’on n’entend pas ».

Ce nouveau projet s’inscrit dans la lignée de ceux que Cisco développe depuis cinq ans avec sa structure ProDiGes, entremêlant culture et lien social. « Ce changement radical dans ma carrière d’artiste au sein d’Experience, ex-Diabologum, puis Binary Audio Misfits et enfin Dum Spiro est un constat personnel, intime que la musique et le monde de la production musicale ne me nourrissaient plus ou plus assez dans mon discours ». Pour Cisco, depuis toujours et plus encore aujourd’hui, l’engagement n’est pas un argument marketing, il est une réalité, la seule manière avec laquelle il conçoit profondément son travail d’artiste. « Ayant un passif professionnel dans le social c’est tout naturellement que je me suis orienté vers des publics fragilisés à qui on ne donne que peu souvent la parole. En tant qu’artiste il me semblait intéressant d’avoir une notion de transmission tout en favorisant la verbalisation par mon médium, la musique. J’ai d’ailleurs reçu le prix départemental « Culture et lien Social » en 2019 autour de ces projets soutenus par ma structure ProDiGes. Aujourd’hui je suis toujours musicien mais avec une entrée chargée d’action et de médiation culturelles. Je collabore avec différentes institutions sociales en milieu pénitentiaire, en soins palliatifs, en hôpital psychiatrique, en ITEP, et foyers d’accueil pour migrants… ».

Pour Cisco, le thème de la migration est loin d’être déconnecté de son histoire personnelle. En tant que fils d’immigrés politiques, il le reconnait, le sujet des migrants trouve un écho très particulier chez lui. « Le décès de mon père cette année m’a amené à dérouler le fil de mon histoire familiale, de ces histoires liées à l’immigration. Je me sens proche de ces personnes avec ce sentiment du « ni d’ici, ni d’ailleurs ». J’ai vécu cette sensation d’urgence de survie au travers de mon père. Ce sacrifice d’une vie meilleure quitte à devenir un fantôme identitaire. En 2017/2018 j’ai effectué énormément d’aller/retour à Tanger l’une des portes d’entrée sur l’Europe. Cette errance des migrants, et surtout d’enfants non accompagnés, m’a bouleversée. Un effet miroir viscéral inexplicable sur mon passé ».

C’est après plusieurs résidences d’artistes à Tanger, dans le cadre de la biennale d’art contemporain, qu’il a mis en place cette collaboration avec les classes Segpa et allophones du collège Jean Moulin de Rodez. « Cette rencontre avec les enfants a été facilitée par un professeur incroyable Djilali Benmoussa qui entoure ces jeunes d’une bienveillance hors norme. Djilali avait déjà travaillé sur la verbalisation avec ces jeunes au travers d’écrits qui avaient donné suite à un recueil. Il a fallu créer une relation de confiance avec les élèves pour les amener à construire ce voyage musical et intégrer un home studio directement dans la classe. On était vraiment sur un projet avec la classe Segpa/Allophone. Ce groupe spécifique, aux problématiques similaires, a évolué ensemble et s’est rapproché naturellement ».

À la base du projet, Cisco est parti de « 150 000 km », le titre de Zedrine, son binôme de Dum Spiro, et d’Aurelio Calvo. « Autour de ce texte j’ai imaginé une réponse, un dialogue de chaque enfant à Zedrine. Les textes des enfants racontent leurs vécus, leurs sensations, leurs histoires intimes, poétiques ». Aux mots et à la voix de Zedrine répondent ceux des enfants. Tout en délicatesse, ils nous racontent leurs souvenirs et leurs rêves, sans rien oublier des images qui peuplent leurs esprits, des parfums qui continuent d’habiter leurs  narines. Ils donnent leurs voix, mettent en mots, le survol de la Mer Noire, les bateaux, les kilomètres parcourus, les rêves de voyage et leur soif de liberté. Et régulièrement, comme un mouvement de vague incessant, reviennent les mots de Zedrine : « Il est où ce vent qui nous portait / Il était doux avant qu’on soit marin ». Les voix d’enfants se succèdent, sûres d’elles ou mal assurées, certains s’emparant d’une langue qu’ils ne maitrisent pas encore tout à fait. « Cette émotion est palpable et l’effort pour certains est incroyable. Ces petits accents qui trainent font partie de cette aventure de l’authenticité de ces récits ».

© Jean-Pierre Duvergé

Pour accompagner ce projet musical, Cisco a collaboré avec le photographe Jean-Pierre Duvergé. « Son travail personnel et ce projet fonctionnaient à merveille car on y parle de l’humain dans toute sa diversité. Les photos se sont collées comme par magie sur les textes. J’adore le grain de cet artiste qui a répondu très positivement à ce projet malgré les problématiques de droit d’auteur et le propos même du projet qui est délicat. Jean Pierre est un citoyen du monde et dans ce sens il a adhéré directement ». Au fil des mots d’enfants et des refrains de Zedrine, se déroulent des visages en noir et blanc, en couleurs, abolissant toutes frontières, laissant parler la puissance de leurs regards et de leurs traits marqués.

En parallèle de cet enregistrement et cette vidéo, une restitution publique a eu lieu au musée Denys Puech de Rodez, en présence des enfants, de leurs familles et de leur professeur, Djilali Benmoussa. « Pour tous, c’était la première fois qu’ils rentraient dans un musée et surtout se retrouvaient face à un public attentif à leurs causes. Les jeunes ainsi que leurs familles étaient remplis d’émotion, d’une fierté bien placée, humaine et hyper touchante. Tout simplement, ce soir là était rempli d’une mixité sociale réelle et qui pour moi est l’un des critères de l’existence d’une culture pour tous et par tous ».

© Jean-Pierre Duvergé

À l’écoute de ce projet, on ne peut qu’être touché par l’humanité qui s’en dégage. À l’heure où la crise migratoire continue de faire la une des journaux, et de caracoler en tête des programmes électoraux de certains partis politiques, il n’est pas difficile de constater que la parole donnée est quasiment toujours celle des pays d’accueil, reléguant constamment au second plan les parcours, trajectoires et histoires personnelles de ceux qui ont traversé des mers, des déserts, des frontières, contraints au déracinement pour espérer un avenir plus clément. « Je retire énormément d’humilité et encore plus de conviction que la musique n’est pas qu’un art mercantile mais elle est bel et bien un art qui réunit chargé de sens. J’ai toujours été engagé dans mes projets musicaux. Aujourd’hui, à 46 ans et une belle carrière, je ne peux plus penser à la création sans y donner du sens. Ma richesse est là et bien loin du nombre de Stream, de like et de droits financiers générés. J’essaye d’être intègre même si cela parfois me vaut des difficultés à boucler certains budgets mais au moins je m’endors et je vis avec le sourire et l’impression de servir des causes nobles, humaines, dans une notion de citoyenneté globale, mondiale ».

La culture pour tous et par tous, dans les projets de Cisco, n’est pas un vain mot. Si c’est une utopie pour certains, lui s’emploie, dans chaque de ses entreprises, à la rendre toujours plus réelle et tangible. Dans Paroles d’enfants, paroles de migrants, il choisit de donner la parole à ceux que l’on n’entend, à ceux dont on parle constamment, sans jamais les laisser prendre la parole, sans jamais s’attacher réellement à leurs histoires. À leur écoute, on s’émerveille de leurs mots qui jaillissent, de ces souvenirs qui fusent, et plus encore, de cette irrépressible aspiration à de plus beaux lendemains. Et parfois, malgré tout, les mots trouvent des échos sourds, à la lumière d’une actualité qui les fait sonner faux. : « Départ pour immigrer et découvrir le continent, l’Europe, ouverte à tous et unifiée ». Sur fond de nationalisme, à l’ère du repli sur soi, il est fondamental, aujourd’hui, que des artistes engagés puissent encore faire entendre, en mots et en musique, que l’avenir peut être tout autre, et que nous sommes dix, cent, des milliers, à penser que l’interculturalité, loin d’être un doux rêve, nous offrira un jour des lendemains qui chantent.

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