Dervish Tandances au Point Fort : une ode à l’interculturalité

Samedi, dans le cadre du festival Villes des Musiques du Monde, s’inaugurait le nouveau lieu du Point Fort d’Aubervilliers. Parmi toutes propositions artistiques de ce week-end de festivités, Dervish Tandances s’est imposé comme un projet phare, singulier, de ceux qui ne peuvent laisser indifférents.

Résumer la proposition artistique de Dervish Tandances n’est pas chose aisée. La communication de l’événement annonçait « Beatmaker et derviche tourneur ». Synthétique et clair. Mais pourtant, il y a tellement plus dans l’univers pluriel de ce projet. On y rencontre des musiques électroniques, sous la houlette de Cisco Esteves, des chants en arabe, dans la voix de Mawaran Milan, d’autres en occitan, dans celle de Louis Pezet, et pour cette date spécifique, les poèmes sublimes écrits et déclamés par Jean-Yves Tayac. À ce subtil mélange s’ajoutent quelques textes rendus vivants par la voix grave et prenante de Cisco.

Dervish Tandances pourrait n’être qu’un alliage de mots et de sons, mais il revendique sa pluralité en convoquant aussi la danse, à travers la Tanoura du talentueux Ibrahim Hassan. Dans ce projet, tous les éléments communiquent entre eux, les mots et les sons entrent en résonance avec la danse virtuose et enivrante d’Ibrahim. Dervish Tandances s’écoute autant qu’il se regarde, se ressent autant qu’il bouscule, émeut autant qu’il chamboule. Dans son humanité, dans la profondeur des mots, dans la puissance et la justesse des artistes qui l’incarne, il interpelle, il questionne, il s’accapare notre écoute.

Dans un premier temps, tous les artistes sont au plateau. Ibrahim s’élance pour quelques circonvolutions, avant de laisser la place à la séquence purement musicale et poétique du projet. La voix de Louis se pose, en occitan, elle nous semble familière, sans pour autant que l’on comprenne le moindre mot. À croire qu’en l’incarnant si vivement, il a réussi à trouver le chemin pour que sa langue et sa voix viennent trouver un étrange écho en nous. Celle de Mawaran trouve les mêmes clés, pour venir à notre rencontre, intimement, profondément. Jean-Yves Tayac nous livre plusieurs poèmes, l’un d’eux nous parle de « courses oniriques entre l’air et l’eau », à l’heure où, sans qu’il le sache, nous sommes déjà en train de flotter au-dessus du sol en l’écoutant. Au son du oud de Mawaran, Cisco s’empare de tout l’espace, pour partager un texte percutant autour des migrations, de l’exode, du pays qu’on ne quitte que quand il nous intime si violemment de le faire, des déchirures. Ces textes, leur incarnation si passionnée et poignante par la voix de Cisco sont de véritables uppercuts, reçus de plein fouet, nous laissant un peu sonnés, touchés par leur puissance. L’interculturalité défendu par Dervish Tandances, et revendiquée comme un emblème, se manifeste dans chaque cellule de ce projet, dans les langues qui s’entremêlent, dans ces parcours de vie, dans la diversité des sons qui se rencontrent, dans ce mouvement constant qui circule entre ces artistes et qui vient nourrir leur art, autant que nos êtres.

Et enfin, au milieu du set, Ibrahim Hassan revient sur scène, habillé de sa double jupe, dont les couleurs s’accrochent à nos yeux. L’homme-toupie s’élance dans son voluptueux tourbillon, qui défie le temps, l’espace et la gravité. Visuellement, le spectacle est captivant, haletant, mais accompagné des voix de ses acolytes, des boucles électroniques de Cisco, leur projet-monde devient viscéral et puissant. Il vient nous chercher, nous attraper au plus profond de nous-mêmes pour nous entrainer dans cette rotation commune, dans un voyage collectif où les uns les autres se nourrissent.

On serait donc bien incapable de résumer Dervish Tandances en une ligne, l’interculturalité étant sa colonne vertébrale et ses membres infiniment pluriels et tentaculaires. Si la qualité et la richesse du projet sont incontestables, son exigence artistique est un véritable poing levé face à toutes les injonctions de céder à la facilité, en toute chose. Dervish Tandances ne se qualifie pas, ou de manière si réductrice, mais il se vit, se ressent, se partage, jusqu’à nous transcender. Et c’est bien tout là ce que l’on recherche, fondamentalement, en allant à la rencontre du spectacle vivant.

 

L’univers de Dervish Tandances est à retrouver ici :

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