Soñj, une invitation musicale au voyage…

S’il y a bien un groupe qui nous a marqué lors des 37e Médiévales de Provins, c’est sans conteste le quintet Soñj, venu de Bretagne. S’il tourne depuis maintenant dix ans, c’est à l’occasion de ces Médiévales que nous avons eu l’opportunité de rencontrer Alan, l’un des membres de la première heure. Et écouter Alan parler de Soñj, c’est déjà, avant même de les avoir vu jouer, le début du voyage qu’ils s’emploient si brillamment à défendre.

C’est en 2012 que Soñj éclot, à l’initiative du percussionniste du groupe, Gaël Martineau, avec deux autres artistes avec lesquels il jouait dans une précédente formation musicale, Waraok. « On s’est rencontré et on a créé Soñj. À la base, on était quatre. Il y avait deux sonneurs, cornemuse, hautbois, et deux percussions. Quelques années après, on a rencontré David Sévérac, qui était précédemment dans Vagarem et qui joue de la vièle à roue. Il est venu compléter l’effectif pour qu’on soit cinq. Depuis 2020 environ, on a été rejoint par Marguerite Lersteau, qui fait du nyckelharpa, jouait précédemment pour Merwenn et qui est venue nous compléter. Maintenant, on a nyckelharpa, vièle à roue, cornemuse, hautbois et percussion ».

Quand on l’interroge sur la signification du nom de leur groupe, Alan retourne puiser dans leurs racines bretonnes. « Comme on est breton, on a cherché un nom en lien avec la langue bretonne. Moi, je parle breton. Ce qui nous est venu, c’est de pouvoir parler du souvenir, du rêve, du voyage. Soñj, en breton, a à peu près la même signification qu’en français : le songe, c’est aussi bien le rêve que le souvenir, une chose un peu onirique ». Sans même les avoir encore vus en live au moment où s’enregistre l’interview, on commence à cerner les contours du monde qu’ils dessinent. Les nouveaux costumes du groupe racontent la même histoire, évoquent l’ailleurs, le périple, le métissage. « On a eu envie d’une identité qui fasse qu’on nous reconnaisse plus facilement. Nos costumes ne sont pas identiques, mais ont des teintes assez proches. Certains éléments sont des fils conducteurs entre chaque costume. On voulait aussi essayer de se rapprocher du côté byzantin de l’histoire. C’est un peu le sujet du spectacle : on propose un voyage musical. On part de Constantinople, on est mandaté par l’empereur pour partir à travers toute l’Europe et recueillir le son des peuples ».

Dans l’univers de Soñj, la promesse de voyage n’est pas un vain mot. Elle en est l’ADN, le fil conducteur, l’essence même. En une demi-heure – où le temps semble pourtant se suspendre -, les cinq musiciens font sonner leurs instruments au service d’un ensemble de morceaux aux parfums variés, aux sonorités connues de certains, nouvelles pour d’autres. Et là encore, quand Alan évoque le répertoire de Soñj, on comprend aisément que ces cinq artistes ne sont pas là par hasard. « Ce qui nous intéresse, c’est de faire un voyage musical, de croiser les cultures d’Occident et d’Orient. Ce qui nous intéressait, au tout début de Soñj, c’était de revenir à l’essence de la musique médiévale et de la musique bretonne, par exemple. Les instruments qu’on utilise en Bretagne nous viennent plus ou moins du Moyen-âge. La bombarde et la cornemuse sont des instruments qui ont été ramenés par les Croisés. Au XIe siècle par exemple, il y avait beaucoup d’échanges commerciaux, d’échanges culturels. Au niveau de la musique, il y a plein de choses qui ont été ramenées. Il y a des échanges, et un échange, c’est toujours dans les deux sens. Dans la manière de chanter des musulmans, quand ils chantent le Coran, par exemple, ils font ce qu’on appelle des cantillations. Ils prennent une sourate, et ils improvisent par-dessus une manière de chanter. Ca, c’est ce que faisaient les Chrétiens d’Orient qui chantaient, qui psalmodiaient la Bible. Ils ont continué à le faire. Nous, on a complètement arrêté, on a mis en place les règles de chant grégorien, mais les Orthodoxes chantent encore un peu de cette manière, en Orient, en Grèce par exemple. Le luth, qui est l’instrument roi à la Renaissance, vient du oud. Toutes ces porosités culturelles sont intéressantes à prendre ».

Au-delà d’être de « simples » musiciens, les membres de Soñj sont de ces artistes qui, loin d’être là uniquement pour jouer un répertoire qui leur plait, sont avant tout de véritables passionnés, autant inspirés qu’inspirants. Leur musique a une âme, qu’ils s’emploient collectivement à faire danser aux oreilles du public. Elle prend dans leurs instruments et leur façon de jouer quelque chose d’incarné. Elle va puiser loin, et raconte quelque chose de fort. Ces cinq-là sont des passeurs de traditions, qui continuent à souffler sur les braises pour que le feu ne s’éteigne jamais.

« Notre répertoire est constitué d’une partie de morceaux qui viennent des canons, des codex médiévaux comme les Cantigas de Santa Maria, des chansons de trouvères, des chansons de compositeurs un peu plus tardifs comme Guillaume de Machaut. On agrémente aussi le répertoire de morceaux qui sont plus issus de la culture traditionnelle des pays qu’on peut traverser dans notre chemin dans toute l’Europe. Ce qui nous intéresse, dans les cultures traditionnelles qui n’ont pas subi beaucoup de changements depuis la période médiévale, au niveau de la transmission de la tradition, de bouche à oreille, de maitre à disciple, c’est de retrouver une espèce de vitalité dans la manière d’interpréter la musique. On a très peu de traces sur la manière dont les choses étaient interprétées. On a des squelettes de partitions, on a les notes, mais il manque tout le reste, tout l’esprit, toute la manière, le phrasé. C’est ce qu’on essaye de faire, de retrouver ça et de faire quelque chose de dynamique, qui puisse aussi faire entrer les gens qui sont dans la rue, qui sont là pour une fête médiévale sans s’attendre à grand-chose et qui sont surpris de pouvoir aimer de la musique médiévale qu’ils ne connaissaient pas précédemment ».

Ce dimanche, sur le parvis de la collégiale Saint-Quiriace, le public était nombreux. Cette fois-ci, le groupe jouait un spectacle fixe, pas une déambulation, qu’ils trouvent « moins riche artistiquement ». Parmi les spectateurs, beaucoup sont restés, d’un bout à l’autre du set, emportés, eux aussi, dans le périple que Soñj offrait à nos yeux et nos oreilles. Si cela fait dix ans que le groupe tourne, sous différentes formes, ces dernières années leur ont toutefois permis de creuser le sillon de ce projet musical, pour l’emmener plus loin encore. « Pendant le Covid, on avait une activité restreinte, comme tout le monde, et on en a profité pour faire une résidence avec un metteur en scène, Gildas Puget, qui fait partie de la compagnie Qualité Street. On maitrise la partie musicale de notre spectacle, mais on voulait un regard extérieur par rapport à la mise en scène et à la mise en espace de ce qu’on pouvait faire. Il nous a emmené sur des endroits où on n’était pas forcément en confiance, sur de la prise de parole en public, pour essayer de raconter une histoire, savoir comment prendre les gens, comment les garder attentifs pendant trente minutes ».

Si pour nous, les prises de parole méritent encore de se roder un peu, pour devenir pleinement convaincantes, c’est véritablement par le travail de mise en espace du set que Soñj nous a interpellés. Si dès les premiers morceaux, le groupe hisse ses couleurs, entre Orient et Occident, et s’élance dans la direction qu’il annonçait, il s’emploie, avec une finesse et une incroyable fluidité, à déjouer ce qu’on imaginait dans la manière de traverser ce concert. Là où tant de groupes de musique reste souvent statique, s’octroyant le droit de quelques brefs déplacements, chez Soñj, tout est en mouvement, autant la musicalité de leurs morceaux que le ballet qui se met en place entre les musiciens. Parfois, les cinq artistes se rejoignent, devant le public, en bloc serré, parfois, les voilà en ligne. Maintes et maintes fois, le groupe s’étiole, l’ensemble se dissout, alors que Gaël se hisse sur un promontoire en fond de scène, et que les quatre autres musiciens forment des combinaisons variables. Tantôt le nyckelharpa de Marguerite rencontre la vièle à roue de David, tant la cornemuse de Clément fait face au hautbois d’Alan. Et quelques secondes après, le schéma vole en fumée, pour mieux se recomposer, ailleurs, et autrement. Un équilibre étrange se dessine, entre la puissance de leur son, à grands coups de cornemuse et de hautbois, et le côté vaporeux qui les fait glisser d’un bout à l’autre de l’espace scénique. Au milieu du set, nous reste en tête cette image, comme un tableau vivant, où Marguerite s’élance dans des tours sur elle-même, faisant chanter son nyckelharpa, alors que le bas de sa robe vole en arabesques, et que les quatre musiciens tournent autour d’elle. Dans ces doubles circonvolutions, Soñj réussit son pari de captiver nos regards, autant que nos oreilles, et nous entraine dans son sillage, au fil des routes d’Europe. Et peut-être plus loin encore…

Quand on interroge Alan sur le processus de création, chez Soñj, il répond d’emblée que «L’organisation du groupe est assez horizontale, plutôt collégiale », et à les voir sur scène, le contraire nous aurait étonné. De ces cinq artistes émane une cohésion qu’il nous a été peu donné de croiser. Entre eux semble se dessiner un lien ténu, fil invisible qui donne pourtant à chacun la place de faire briller toute son individualité de musicien, tout en mettant son talent au service d’un projet qui ouvre grand les portes de l’horizon. Et pour ces 37e Médiévales, après deux années d’absence où le spectacle de rue nous a manqué, peut-être était-ce là le plus beau trésor qu’il y avait à y trouver : croiser la route d’un groupe de musiciens, lumineux et passionnés, qui, au-delà de nous transporter dans leur univers voyageur, nous a offert la sensation délicieuse d’avoir été surpris, là où on ne s’y attendait pas.

 

Laisser un commentaire